Photos(c) André Hébrard
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Juan de Lérida est né en France le 29 juin 1968 dans une famille qui a quitté la province de Lerida sous la dictature franquiste.

Ses aïeuls s'y étaient établis dans les années 30, sans doute en provenance immédiate de Saragosse en Aragon. La famille Claveria, en ces années de crise aigue remontait progressivement vers le nord comme le faisaient des milliers de migrants (Gitans ou non) fuyant les rigueurs d'une existence devenue misérable en Andalousie.

Bientôt, le triomphe du régime Franquiste contraindra les Claveria à franchir les Pyrénées avec l'espoir de trouver meilleur accueil en France.

Ce sentiment du déracinement et de l'exil perpétuel est inscrit au plus profond de la chair de Juan de Lerida. Il conserve en lui une irrépressible attirance pour une Andalousie qu'il n'a connu longtemps qu'au travers de ce que voulait bien lui en dire ses aînés.

Ce flamenco qu'il n'a jamais appris, il le pratique depuis la plus petite enfance.

Le petit Juan n'a que 4 ans lorsqu'il reçoit sa première guitare et possède un instrument d'adulte dès l'âge de sept ans. Il apprend la technique instrumentale en autodidacte, en se cachant sous les tables pour observer les musiciens qui jouent pendant les fêtes de famille et en essayant de reproduire ce qu'il entend sur les disques de flamenco.

Doué d'une oreille exceptionnelle, il joue d'oreille ce que son instinct lui inspire. C'est pourquoi sa musique est fraîchement atypique tout en maintenant un pont avec ses racines.

Comment se fait-il qu'un guitariste aussi précoce n'enregistre son premier disque qu'à l'âge de 40 ans ? C'est avant tout pour la simple raison que le succès ne l'obsède pas. Comme un certain nombre d'autres musiciens gitans, Juan ne court pas après la reconnaissance, si ce n'est celle de sa communauté et des musiciens de sa communauté.

Juan, dès l'âge de 10 ans, joue dans les noces gitanes et le plaisir des siens le comble. Il va continuer de jouer au sein de son clan, formant des petits groupes avec des membres de sa famille, loin de toute préoccupation de faire de son talent un véritable métier.

Il faudra attendre 2008 pour qu'il accepte d'enregistrer un premier album, « Quimeras ».

Sa renommée va dépasser le cadre intime de sa communauté et le conduit à se produire dans des salles de concert, aussi bien en France qu'à l'étranger, où de nombreux afficionados le remarquent et en parlent.

Déraciné, expatrié, Juan de Lerida pratique le flamenco, certes, mais surtout, il l'a recréé par un travail d'imagination qui lui a permis d'éviter les pièges d'un apprentissage rigoureux qui consiste souvent à censurer les audaces dans le but de conserver les signes de l'authenticité. Sa manière d'aborder cette musique combine adroitement la tradition à la modernité.

2012. Juan De Lerida compose et réalise son deuxième album, «Noche en Blanco ».

Il vient de fêter ses 44 ans ! Sans que l'on sache qui il est, ni d'où il vient, son nom vient s'inscrire en bonne place parmi ses prédécesseurs. Sa musique à la fois très ouverte vers l'extérieur et très enracinée dans la tradition a fait de lui un des grands créateurs du « Nuevo Flamenco ».

Musicien insatiable Juan de Lerida distille, avec une empathie profonde pour son auditoire, des compositions aussi savantes qu'accessibles, ramenant les débats entre anciens et modernes à des querelles de cours d'école pour apprentis experts. Cet équilibre périlleux mais toujours maîtrisé entre improvisation et structure subtilement écrite, confère à l'art de Juan de Lerida un caractère singulier ou l'expressivité est prégnante dans les passages les plus débridés comme les plus relâchés.

Artiste autant instinctif que spirituel, Juan de Lerida évolue avec l'aisance d'un albatros que ‘ses ailes de géants n'empêcheraient plus de marcher'. Son refus de faire de la virtuosité le refuge des mal inspirés et de la technique le cache misère des écornifleurs, confère à sa musique ce caractère direct, sans faux semblant qui parle à l'âme autant qu'à l'intellect. Au-delà de la technicité qu'exige la pratique d'un art de très haut niveau, et l'ascèse que suppose la mobilisation de tout son être profond, Juan s'est forgé un style éminemment personnel qui ne doit rien à quiconque, si ce n'est à une tradition séculaire. Ainsi avec respect mais sans allégeance aux grands anciens, dans un savant équilibre de modestie et d'orgueil, Juan de Lerida décoche ses fulgurances, ses flèches les plus acérées comme ses caresses les plus aériennes, avec l'assurance tranquille et déterminée d'un sage.

Rémi Raemackers - Extraits des liners « Quimeras » et « Noche en Blanco »